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Je suis Frédéric Chopin, et il a fallu que j’attende d’être enterré au cimetière du Père Lachaise pour m’ouvrir, peu à peu, à tant et tant de relations avec les autres. De mon vivant, je préférais la fréquentation intime d’un petit cercle d’amis.

Je suis Polonais d’origine. Balzac, que j’ai connu de mon vivant et dont j’adore retrouver, ici, l’esprit, m’a comparé à mon grand ami Liszt : « Le hongrois est un démon, le polonais un ange ». George Sand, mon Aurore, voulut en effet faire de moi un ange. Voyez ce qu’elle écrivit à propos du portrait que peint de moi Ary Scheffer : « un ange, beau de visage, comme une grande femme triste, pur et svelte de forme comme un jeune dieu de l’Olympe, et pour couronner cet assemblage, une expression à la fois tendre et sévère, tendre et passionnée »

Je me sens, aujourd’hui plus ange que jamais !

Mon succès de compositeur et de pianiste m’a accompagné tout au long de ma vie. Mais c’est mon œuvre qui importe. J’ai été si touché de ce que Liszt écrivit au lendemain de ma mort : il souhaitait que la postérité eut pour mes ouvrages « une estime moins frivole et moins légère que celle qui leur est encore accordée. Ceux qui, dans la suite, s’occuperont de l’histoire de la musique feront sa part – et elle sera grande – à celui qui y marqua, par un si rare génie mélodique, par de si heureux et si remarquables agrandissements du tissu harmonique… ». En ce XXIème siècle débutant je ne suis pas certain que la légende qui s’est déployée autour de ma musique réponde au vœu de Liszt. Une douzaine de mes œuvres pour piano comptent parmi les plus jouées au monde, mais a-t-on compris comment la composition fut pour moi le moyen de faire chanter le piano ?

Comment traduire ma passion ? Écoutez, cette interprétation très polonaise de ma sonate op.35 no 2 de Witold Malcuzynski : lorsque je l’ai découverte, ici au cimetière, je m’y suis parfaitement reconnu.

 

Marcel Proust (il se trouve à la division 85) a su si bien parler de mes thèmes et mélodies : « les phrases au long col sinueux et démesuré de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait su espérer qu’atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément – d’un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier – vous frapper au cœur »

Je sais quelle est la place de l’interprétation, mais je reste sidéré des évolutions contemporaines – je veux dire de la fin du XXème siècle. La manière dont Pogorelich s’est saisi de mon œuvre, par exemple.

 

Encore, Alexandre Tharaud qui me place dans une filiation Bach et Couperin.

 

Laissez-moi vous quitter, un moment, avec cette valse de l’adieu. Je l’ai composée au cours de l’été 1835 (passé chez la famille Wodzinski), recopiée et donnée à Marie Wodzinska (que j’aimais !) au moment de mon départ en septembre. C’est Marie Wodzinska qui l’appela la « valse de l’adieu ». Par pudeur, jamais je ne l’ai publiée. Schumann en a donné bien plus tard une très belle description aussi bien de la musique que de la scène de séparation qu’elle décrit : « le murmure de deux voix amoureuses, les coups répétés de l’horloge et le roulement des roues brûlant le pavé, dont le bruit couvre celui des sanglots comprimés».