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Chut… C’est moi, Héloïse. Ne réveillez pas mon Abeilard. Je vais tout vous expliquer, comment notre amour est devenu pour vous tous, dans les siècles, un mythe. Car notre union amoureuse dépasse toutes les circonstances de la vie, du bonheur le plus grand comme du malheur le plus sombre. Les gens qui s’aiment viennent ici, au cimetière du Père Lachaise, pour nous prier et déposer des ex-voto, des mots, des cœurs…

Je l’appelle bien Abeilard, mon amant, car ses parents pour choisir un prénom ont eu l’intuition de son éloquence et que de ses connaissances il ferait un miel.

Lorsque je l’ai connu, en 1117, il était déjà célèbre pour les leçons qu’il donnait, l’étendue de ses connaissances et la subtilité de son esprit. Ses maîtres devenaient, les uns après les autres, jaloux de ses succès. Beaucoup le considéraient comme l’oracle de la philosophie. C’est lui qui vint à moi, mon Abeilard, comme je vins à lui, car on disait dans Paris qu’une jeune fille de 17 ans, très renommée et d’une immense beauté, était aussi un prodige d’esprit et connaissait le latin le grec et l’hébreu. J’étais élevée par mon oncle, Fulbert, qui était le chanoine de la cathédrale Notre-Dame de Paris, car mes parents avaient disparu alors que j’étais jeune enfant.

Abeilard fut transporté d’émotion dès qu’il me connut, à tel point qu’il expliqua mon nom par l’hébreu Héloï : divinité ! Prêt à tout pour me séduire, mais c’était déjà fait, et je venais suivre ses cours, il devient poète, m’écrivit des chansons, sous des noms d’emprunt. Nous étions prisonniers de la discrétion indispensable. Rusé, il demanda à donc à mon oncle de le prendre en pension, et de me donner des leçons.

Ce furent alors les jours les plus heureux de notre amour. Libres de se voir, nous pouvions nous parler de jour comme de nuit. Des leçons de mon maître, j’aimais par-dessus tout celles que l’amour lui dictait. Nous cherchions les endroits les plus reculés, sous prétexte d’étudier, et toujours la passion l’emportait. Les disciples d’Abeilard le comprirent, et se trouvaient négligés par leur maître. Paris s’en saisit, des chansons s’en firent l’écho, et mon oncle qui jamais n’eût imaginé pareil commerce amoureux, fut mis devant les faits par ses amis et les couplets qui nous chantaient ! Lorsqu’il me convoqua, je démentis, je fis l’éloge de la retenue du maître, expliquais nos éloignements vers des lieux discrets par la sérénité nécessaire aux leçons, que les chansons écrites par Abeilard n’étaient qu’un jeu d’esprit et un délassement…  Rien n’y fit, et il chassa mon Abeilard de chez lui.

Nous ne pouvions plus nous voir. Mais bientôt, le destin m’obligea à lui faire tenir secrètement un message : j’étais enceinte ! Abeilard me fit tout simplement enlever… et j’accouchais en Bretagne d’un fils que nous avons nommé Astrolabe. Dans ce moment, il vint trouver mon oncle pour faire amende honorable, et que croyez-vous qu’il lui ait proposé ? De m’épouser ! Alors que pour être grand, l’amour doit être gratuit ! L’amour n’aura-t-il pas plus de force pour conserver nos cœurs dans l’intelligence, que les nœuds de l’hymen ? Les plaisirs que nous goûterons rarement et avec peine, nous paraîtront toujours charmants, au lieu que les choses permises sont insipides. Le sacrifice, au demeurant était inutile, lui disais-je, car mon oncle n’avait point pardonné et ne pardonnerait point. « Quel honneur d’ailleurs pouvait-il lui revenir de ce qui ternirait la gloire d’Abeilard? De quel crime n’allait-elle pas se rendre coupable envers le monde entier en lui enlevant une telle lumière? Quelles ne seraient pas les malédictions, les larmes des philosophes ? »

Je ne m’étais pas trompée, et la suite fut tragique.

Je cédais à la demande d’Abeilard. Nous reçûmes la bénédiction nuptiale à Paris, et pour rendre le mariage plus secret encore, nous séparâmes au sortir de l’église. Nous nous revîmes rarement, pour préserver la réputation d’Abeilard. Mais Fulbert pensait que son honneur ne pouvait être sauf que si le mariage était public, proclamé. Il s’en chargea lui-même ! Avec l’aide d’Abeilard, je quittais Fulbert pour entrer à l’abbaye d’Argenteuil où j’avais été élevée. Il vint m’y voir secrètement quelques fois. Mon oncle était furieux et pensait qu’Abeilard voulait que je devienne servante de Dieu. Avec des parents et amis à qui il représenta Abeilard dans sa perfidie et contre leur honneur, il résolut de se venger par lui-même, et dans le même temps de me punir. Un soir, vers minuit, les complices, tous parents de Fulbert, pénétrèrent dans la chambre d’Abeilard avec la complicité d’un de ses valets. Quatre s’en saisirent dans son premier sommeil, et le cinquième, prenant un rasoir, le castra ! Ils le laissèrent dans un bain de sang. La police enquêta aussitôt, et tout Paris fût atterré de cet ignoble crime. Fulbert fût condamné.

Abeilard devint insupportable à lui-même. Il me demanda de faire comme lui l’adieu à ce monde trompeur.

« A voir tous les dangers d’un monde séducteur

C’est en Dieu que l’on peut trouver le vrai bonheur »

J’y consentis.

« O mon illustre époux!

Sur qui l’injuste ciel fait tomber son courroux ,

A quel affreux malheur ton épouse t’expose!

Tu te vois accabler.’ j’en suis la seule cause. »

Je devins prieure en l’abbaye d’Argenteuil mais nous fûmes expulsées avec les autres sœurs du couvent car l’abbé de l’abbaye St Denis à Paris souhaitait rattacher son couvent à celui d’Argenteuil pour y mettre les frères de son couvent. Abeilard m’a proposé de venir au Paraclet (le consolateur en latin), sanctuaire qu’il avait crée et où il avait enseigné. J’accepte et m’y installe avec les autres sœurs du couvent. Quand Abeilard meurt, en avril 1142, je fais tout le nécessaire pour être ensevelie avec mon amant. Je meurs à mon tour le 16 mai 1164.

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Quelques extraits de ce que je lui ai écrit

 

« Si j’avais été auprès de vous quand on vous mit dans le triste état où vous êtes, je vous aurais défendu au péril de ma vie. Mais n’en parlons plus : il y a de l’éloquence à se taire, quand le malheur ne peut être exprimé. Dites un mot seulement pourquoi vous m’avez négligée dès que j’ai eu fait profession, où, vous le savez, je n’ai apporté d’autres dispositions que celles de vous plaire et de vous éviter des peines, ni d’autre consentement que le vôtre. D’où viennent vos froideurs? « Ne serait-ce point que l’excès de ma tendresse , qui ne vous laisse plus rien à désirer, aurait ralenti vos feux? Une triste expérience me fait connaître que l’on fuit ceux à qui ou a trop d’obligation, et que le comble des faveurs attire le mépris d’un homme au lieu de sa reconnaissance. J’ai trop mal défendu mon cœur; Tous l’avez pris sans peine, ingrat! Vous le rendez de même: mais je n’y consens pas; et, quoique je ne doive point avoir ici de volonté, j’y ai pourtant conservé, malgré moi, celle d’être aimée de vous et de mourir en vous aimant. En prononçant mes vœux, j’avais sur moi un billet de vous, par lequel vous me juriez que vous seriez toujours à moi : ainsi, j’ai offert votre cœur à Dieu avec le mien, et je lui ai juré de mourir plutôt que de ne vous pas aimer. Souffrez, au moins, ma passion, comme une chose dont vous ne devez plus vous défaire.

Hélas ! quelle lâcheté à moi de parler ainsi ! Je ne dois penser qu’à Dieu, et je ne parle que d’un homme. Vous m’y forcez, cruel ! Pourquoi ne m’aimez vous plus ? Pourquoi, au moins, ne me trompez-vous pas? Vous ne daignez pas seulement me laisser un moyen de vous excuser. Quoi! pouvez-vous bien, vous résoudre à ne me voir jamais? Hélas! écrivez-moi donc quelquefois. Ne vous y trompez pas, vos serments vous ont donné à moi, et je n’ai fait d’autre profession que d’être à vous. Rien ne doit séparer nos cœurs; je me suis enfermée, parce que vous l’avez voulu. Voilà le secret de ma vocation, vous le savez; et cependant votre froide indifférence est tout le fruit de ma prison.

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Ainsi, je t’en prie, épargne-nous, épargne du moins, mon unique, celle qui est à toi en t’abstenant de ces propos qui transpercent nos âmes comme les glaives de la mort, rendant le temps qui précède la mort plus pénible que la mort elle-même. Brisée par le chagrin, l’âme ne peut être tranquille et l’esprit empli de soucis ne peut se consacrer purement à Dieu. N’entrave pas le service divin auquel tu nous as tout particulièrement destinées. Si un événement est inévitable et doit entraîner avec soi beaucoup de douleurs, il faut espérer qu’il survienne brutalement, afin que l’on ne soit pas torturé longtemps auparavant par une peur d’autant plus vaine qu’on ne peut envisager aucun recours. Le poète en est persuadé qui prie Dieu ainsi:

 

Tout ce que tu prépares, faisle surgir à l’improviste, laisse l’esprit humain s’aveugler sur ses destinées, permets d’espérer à qui vit dans la crainte.

 

Lucain, Pharsale, 11, 1415.

 

Car que me reste-t-il à espérer si je te perds ? Quelle raison de poursuivre ce voyage sur terre où je n’ai aucun secours sauf toi, et où tu ne m’aides que par le seul fait d’être vivant ? En effet, tous les autres plaisirs qui pourraient me venir de toi me sont interdits, et il ne m’est même pas accordé de jouir de ta présence afin de pouvoir de temps en temps être rendue à moi-même. S’il était permis de le dire, que Dieu est cruel pour moi en toutes choses ! Que sa clémence est impitoyable ! Que la Fortune me porte de malchance! Elle a épuisé contre moi tous ses traits au point qu’elle n’en a plus pour sévir contre d’autres. Elle a vidé contre moi tout son carquois, et les autres n’ont plus à craindre son attaque ! Et s’il lui restait une flèche, c’est en moi qu’elle aurait trouvé une place pour me blesser encore ! Au milieu de toutes ces plaies qu’elle m’inflige, elle n’a qu’une crainte : que ma mort ne mette un terme à mes supplices, car la Fortune ne cesse pas de me porter des coups mortels, mais elle me refuse la mort que pourtant elle hâte.

 

Je suis la plus malheureuse des malheureuses, la plus infortunée des infortunées. Autant j’ai été élevé en toi audessus de toutes les femmes, obtenu le rang le plus sublime, autant, précipitée de ces hauteurs, j’ai dû supporter, en toi et en moi également, une chute douloureuse. Plus haute est l’ascension, plus dure est la chute quand on s’écroule. Quelle femme parmi les nobles ou les puissants la Fortune a jamais pu placer audessus de moi, ou même à ma hauteur? Mais finalement, laquelle atelle autant abaissée, et pu autant accabler de douleurs? Quelle gloire m’atelle donnée en toi! Mais quel désastre aussi! Elle s’est montrée si excessive avec moi dans les deux sens, que ni dans le bonheur ni dans le malheur elle n’a gardé la mesure. Pour me rendre la plus malheureuse de tous, elle a fait auparavant de moi la plus heureuse de tous : ainsi je penserais à tout ce que j’avais perdu, et les plaintes dont je me consumerais seraient à la mesure des dommages qui m’accableraient. Je souffrirais des joies perdues, et ma douleur serait d’autant plus grande qu’elle aurait été précédée d’un plus grand amour des bonheurs possédés. L’immense tristesse des pleurs mettrait fin à l’immense joie des voluptés.

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Ce tombeau d’Héloïse ensevelit les cendres:

Monument précieux pour tous les amants tendres.

Épouse sans époux, et veuve avant sa mort,

Héloïse, à vingt ans, subit ce triste sort

Sa beauté, son esprit, sa science profonde,

La firent admirer des quatre coins du monde.

La mort, qui détruit tout, l’a rejointe à jamais

A son cher Abeilard l’objet de ses souhaits.

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Épitaphe du maître Pierre Abélard

Composée par Pierre le Vénérable abbé de Cluny

Le Socrate de la France, le Platon sublime de l’Occident, notre Aristote, l’égal ou le maître de tous les logiciens passés et présents; le prince reconnu de la science, dans tout l’univers : génie varié, subtil, pénétrant ; vainqueur de tous les obstacles par la force de sa raison et la grâce de sa parole : tel était Abailard. Mais il a remporté sa plus grande victoire lorsque, revêtant l’habit religieux de Cluny et les moeurs monastiques, il passa, dans le camp du Christ, à la véritable philosophie; c’est là qu’il a dignement terminé sa longue carrière, le onzième jour des calendes de mai, et qu’il nous a laissé l’espérance de voir son nom figurer un jour parmi ceux des philosophes chrétiens.

in Lettres d’Abailard et d’HéloÏse, Traduction de E. Oddoul, Paris, Houdaille, 1839

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Amoureux d’aujourd’hui, laissez nous un mot, un témoignage de l’éternité de l’amour.

 

C’est juste ici, sous mes propos, pour exprimer vos sentiments !