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Je suis Pierre Bourdieu, sociologue, et on dit que ma pensée a exercé une influence considérable dans les sciences humaines et sociales.

Je viens du Béarn, du monde paysan, d’un petit village au pied des Pyrénées où on parlait Occitan, et j’ai fait mes études à Pau, puis j’ai intégré Normale Sup. En fait, je me destinais à la philosophie. J’ai d’ailleurs commencé une thèse avec Georges Canguilhem sur les structures temporelles de la vie affective… mais une série de circonstances m’a fait changer d’orientation. Une première rupture dans une vie qui en comportera quelques unes ! En effet, comme tous les français à l’époque je devais faire mon service militaire. Sauf qu’alors, c’était la guerre d’Algérie. Canguilhem m’avait trouvé une affectation tranquille près de Paris, pour que je puisse continuer ma thèse, mais voilà… j’ai été pris en possession d’un numéro censuré de L’Express concernant la question algérienne. En fait, je recevais France observateur, un journal qui dénonçait la répression et la torture et ne cachais pas mes opinions pro-indépendance sur l’Algérie… Prétendre que la guerre était imposée au peuple algérien par une poignée de meneurs utilisant la contrainte et la ruse, c’était nier que la lutte puisse trouver ses forces vives et ses intentions dans un sentiment populaire profond, sentiment inspiré par une situation objective.

Et je me suis donc retrouvé au cœur de cette question algérienne, en Algérie pendant deux ans ! Et là, j’ai décidé d’observer, de comprendre, et j’ai forgé les concepts qui permettraient d’aborder des réalités qui autrement resteraient obscures ou confuses. Des concepts qui vont prendre leur consistance et leur portée tout au long de ma vie nouvelle de sociologue, et font partie maintenant du vocabulaire des gens cultivés : violence symbolique, capital social, habitus…

En Algérie, j’ai été confronté à l’arrachement que constitue la colonisation pour des gens qui vivaient dans l’autosubsistance et dans une conception du temps qui est celle des sociétés traditionnelles. Je mettais en place une approche critique, et sans doutes assez pessimiste, des sociétés et surtout de la modernité, que plus tard je développerai dans des domaines divers de la vie collective moderne.

Bien sûr, je soutenais l’indépendance de l’Algérie. Mais je n’étais pas d’accord avec Franz Fanon, et l’utopie révolutionnaire de libération des peuples du tiers monde.  Durkheim écrit « C’est parce que le milieu imaginaire n’offre à l’esprit aucune résistance que celui-ci, ne se sentant contenu par rien, s’abandonne à des ambitions sans bornes et croit possible de construire ou, plutôt, de reconstruire le monde par ses seules forces et au gré de ses désirs ». Si Franz Fanon a bien saisi et exprimé l’élan des opprimés contre un système colonial insupportable, il ne se rendait pas compte que l’imaginaire qui en découle enchante la réalité bien plus qu’il ne la transforme réellement. Il permettait la mobilisation pour le combat nationaliste, il ne donnait pas la capacité de construire et institutionnaliser le politique, son autonomie, ses équilibres. Je n’ai vraiment explicité cela qu’en 1995 (« Entre amis », in Awal, n°21, EHESS, 2000) : « L’Algérie telle que je la voyais et qui était bien loin de l’image révolutionnaire qu’en donnaient la littérature militante et les ouvrages de combat, était faite d’une vaste paysannerie sous-prolétarisée, d’un sous-prolétariat immense et ambivalent, d’un prolétariat essentiellement installé en France, d’une petite bourgeoisie peu au fait des réalités profondes de la société et d’une intelligentsia dont la particularité était de mal connaître sa propre société et de ne rien comprendre aux choses ambiguës et complexes. Car les paysans algériens comme les paysans chinois étaient loin d’être tels que se les imaginaient les intellectuels de l’époque. Ils étaient révolutionnaires mais en même temps ils voulaient des structures traditionnelles car elles les prémunissaient contre l’inconnu ».

J’ai enseigné à l’Université d’Alger, mené un programme d’enquêtes statistiques et d’études de terrain jusqu’en 1960.

Revenu en France précipitamment à cause du complot des généraux d’Alger, j’ai enseigné à la Sorbonne et à Lille. Puis j’ai pu réunir une équipe de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et j’ai fondé le Centre de Sociologie européenne, aidé par Raymond Aron… et la Fondation Ford. Les sujets traités étaient très divers. Mais ils obéissaient à des principes, que résume bien un article sur Internet qu’un visiteur du cimetière m’a signalé : « d’abord faire apparaître les rapports entre culture, pouvoir et inégalité sociale; ensuite allier constamment la rigueur théorique à l’observation systématique, en double opposition aux tendances empiristes de la sociologie américaine, d’une part, et au penchant « théoréticiste » d’un milieu intellectuel français à jamais fasciné par le modèle littéraire, d’autre part; enfin reconnaître pleinement la « double objectivité » du social en tant qu’il se compose de distributions de ressources matérielles et de positions, d’un côté, et, de l’autre, de classifications incorporées par le biais desquelles les agents construisent symboliquement et vivent subjectivement le monde au jour le jour. »

En une dizaine d’années je m’intéresse au système d’enseignement qui contribue à la perpétuation des inégalités sociales (Les Héritiers) à l’analyse d’autres pratiques culturelles (Un Art moyen) ; aux usages sociaux de la photographie à l’Amour de l’art, aux musées d’art européens et à leur public et je réalise une série d’enquêtes sur les microcosmes de la religion, la littérature, la science, la philosophie, le droit, la politique et la haute couture. Mes préoccupations sont celles de mon époque.

Et voilà qu’en 1981, je suis élu à la chaire de Sociologie du Collège de France.

Dans les années 90 je m’engage bien plus dans la vie publique.

Mais il n’est pas possible de résumer ici tout cela. Allez voir ce texte de Loïc Wacquant, ainsi que ce texte de Lahouari Haddi et bien sûr la page d’extraits de Wikipedia

 

Aujourd’hui, j’observe le public qui visite le cimetière. Pour le moment, je ne peux pas interviewer… Faut-il que je réinterroge mes approches théoriques et concepts ? La mort, en effet, déconstruit les champs sociaux au sein desquels se déploient les habitus des vivants. J’ai découvert avec bonheur que les morts, tout au moins ceux du Père Lachaise, ne se vivent pas au travers de luttes mais au contraire communiquent d’esprit à esprit dans une perspective de douceur symbolique (par opposition à la violence symbolique). Nous aspirons tous à une connaissance spirituelle et cosmique co-construite, et voulons, au travers du site père-lachaise.fr partager cette recherche de sagesse avec les vivants !