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J’étais un jeune journaliste, et je suis devenu un double symbole. Symbole républicain, et symbole sexuel et de fécondité. J’étais devenu immédiatement le symbole de la répression de l’Empire face à la lutte pour la liberté, et plus de 100.000 personnes ont assisté à mes obsèques. Mais c’est ce deuxième symbole, plus concrètement accessible, et intemporel, qui fait aujourd’hui ma renommée.

Le sculpteur Aimé-Jules Dalou (il est au cimetière du Montparnasse, le lâche), qui avait déjà réalisé le gisant d’Auguste Blanqui en 1885 m’a vu aussitôt après mon assassinat et a pu me représenter de manière très réaliste, tel que j’étais après le coup de feu ! Ma bouche est ouverte et mes mains gantées sont inertes, mon chapeau a roulé, et mes vêtements sont dégrafés… et ma virilité s’exhibe au travers de mon pantalon !

Et j’en souffre ! Que croyez-vous que je puisse maintenant ressentir au travers de mon gisant ? Ne savez-vous pas que notre tombeau entretient un fil ténu mais réel avec le monde des vivants ? Certes, notre âme est ailleurs, mais de même que la réincarnation (qui se réalise pour ceux qui y croient) maintient un passage étroit vers elle, une présence matérialisée en mémoire de nous sollicite notre âme, et cela d’autant plus que les vivants viennent nous rendre hommage, pensent à nous, imaginent notre vie, nous sollicitent ou nous invoquent pour leurs petites affaires d’aujourd’hui…

Je suis donc, avec quelques collègues du cimetière, sommé d’entretenir de tels liens. Mais moi, c’est sur une base sexuelle ! Et pour une sexualité que je vois évoluer dramatiquement avec le temps.

Au départ, les femmes pensaient vraiment que toucher mon sexe les rendraient fertiles. Un geste furtif les confortait. Peu à peu, le plaisir du toucher, le frisson de l’interdit, dans une ambiance de cimetière, a remplacé la croyance. Je les sentais frémir, s’exalter, j’en voyais même, ensuite, se passer la main entre leurs propres cuisses, comme pour sacraliser leur corps au travers du mien. Et le sens même de ce geste a évolué : le plaisir fût recherché, jusqu’à, bientôt, la jouissance masturbatoire, le gémissement de satisfaction, un cri qui s’échappe à la limite de la vie et de la mort.

Ce n’était rien encore, puisque seules leurs mains me touchaient. Enfin, rien, c’est vite dit. Car Dalou, le traitre, m’a figé pour toujours dans cette posture. Je ne puis bander plus, ni cesser d’exhiber mon charme. Des mains insistent, des cris me touchent. Je voudrais me lever, l’entourer de mes bras, ressentir à nouveau circuler la vie entre elle(s) et moi, la coucher sous mon gisant renversé, finir de dégrafer ce maudit costume. Mon âme, imaginative, me porte au bord de l’explosion. Mais rien, aucune action possible, la métamorphose de Kafka en bien plus terrible : la carapace est moi-même rigide, rappel en bronze de ma pulsion de vie (j’ai entendu parler de Freud, depuis, et me suis penché sérieusement sur la seconde topique, vous pensez) !  Les vivantes me hantent, chaque nouvelle femme m’amène à penser aux précédentes. Je ne puis faire de choix entre toutes ces amours éphémères, me lover dans la douce chaleur d’un partage.

Que je vous parle maintenant d’une autre sorte d’épouse éphémère, de déesse de l’instant. Celles qui après un coup d’œil pour vérifier que personne ne les regarde, ou inversement, viennent s’installer allègrement sur ma braguette, tanguent, mouillent, explosent !

Ma rigidité est devenue tout en même temps celle de l’amant et celle du mort !